Ce que les Algériens attendent, ce qu'ils craignent aussi

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Les cinq mois de manifestations contre "le système" ont incontestablement fait évoluer la donne politique. Les espoirs suscités n'empêchent cependant pas des appréhensions.

 

Les Algériens manifestent chaque vendredi depuis le 22 février dernier. Ni la démission d'Abdelaziz Bouteflika, ni la mise sous mandat de dépôt de son frère, ni le maintien en détention provisoire de plusieurs anciens hauts responsables et hommes d'affaires dans le cadre d'une nouvelle campagne contre la corruption n'ont réussi à les convaincre de rentrer chez eux.Le mouvement populaire entame ainsi son cinquième mois, avec comme principal objectif le changement de système et le départ de toutes ses figures emblématique.

Mobilisation intacte et pacifique

Jusqu'à maintenant, les Algériens ont maintenu la mobilisation en dépassant plusieurs obstacles. « Il est trop tôt pour parler d'acquis », estime Mohcine Belabbas. Le président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) rappelle que les « atteintes aux libertés », la « répression », la « fermeture des médias » sont « toujours là ». Mais on peut retenir la « persistance de la mobilisation, son caractère pacifique et l'évolution qualitative des slogans scandés par les manifestants en réponse aux dirigeants officiels », dit-il au Point Afrique.

Union retrouvée

Le vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme (LADDH) se réjouit de la « prise de conscience quant à l'union retrouvée (du peuple algérien) qui se consolide de jour en jour ». « Malgré toutes les tentatives de division, le peuple est resté concentré sur son objectif principal : le changement de système », assure Said Salhi. « Jusqu'à maintenant, le peuple est uni face à un système qui reste divisé », ajoute notre interlocuteur. Une union que les Algériens ont tenu à réaffirmer lors des manifestations du 18e vendredi.
Emblème amazigh

Ces manifestations intervenaient deux jours après le discours du chef d'état-major de l'armée dans lequel il évoquait le port « d'autres emblèmes que (leur) emblème national par une infime minorité ». Le général Ahmed Gaïd Salah assurait que « des ordres et des instructions stricts ont été donnés aux forces de l'ordre pour une application rigoureuse des lois en vigueur » et pour « faire face à quiconque tente encore une fois d'affecter les sentiments des Algériens à propos de ce sujet sensible et délicat ».

Plusieurs manifestants ont été arrêtés dans la matinée de vendredi pour avoir porté l'emblème amazigh. Mais, dans l'après-midi, ce drapeau a été brandi dans le centre-ville d'Alger et dans d'autres villes avec des slogans sans appel : « Makach djihawia, khawa khawa (il n'y a pas de régionalisme, nous sommes des frères) », « Kabaïli, Arbi, khawa, khawa (Kabyle et Arabes, nous sommes des frères) ». « Les Algériens ont prouvé la solidité de leur union nationale en refusant d'entrer dans une guerre identitaire », a commenté le sociologue Nacer Djabi sur sa page Facebook.

De hauts responsables en prison

Durant ces mois de protestation, les Algériens retiennent également les poursuites judiciaires enclenchées dans le cadre d'une nouvelle campagne contre la corruption. Ce sont d'abord de puissants hommes d'affaires connus pour leur proximité avec l'entourage de l'ex-président de la République qui ont été touchés. Il s'agit notamment des frères Kouninef et d'Ali Haddad, qui sont actuellement en détention dans la prison d'El-Harrach à Alger.

Ces poursuites ont ensuite concerné d'anciens hauts responsables, dont les deux derniers Premiers ministres d'Abdelaziz Bouteflika ainsi que d'autres ministres. L'incarcération d'Ahmed Ouyahia, sans doute l'un des responsables les plus haïs par les Algériens, a provoqué une véritable explosion de joie. Elle a même été célébrée par certains manifestants, qui distribuaient le vendredi des pots de yaourt et des bonbons.


La société s'organise

« Au bout des cinq mois de mobilisation, la société commence également à s'organiser autour de la société civile et des partis politiques pour dessiner ensemble les contours de l'Algérie de demain », s'enthousiasme le vice-président de la LADDH. Le 15 juin, plusieurs dizaines d'organisations et d'associations ont publié une feuille de route pour aller vers une véritable transition d'une durée de six mois ou d'une année.

« Ceci indique clairement une maturité politique de notre société, laquelle maturité s'est accentuée depuis le 22 février », analyse le politologue Mohamed Hennad dans un entretien à Liberté. « Quant au contenu de l'initiative, il paraît parfaitement raisonnable. Qui plus est, il suit le contour d'une tendance générale qui a commencé à se dessiner depuis quelques semaines, à savoir l'option de la solution politique, tout en restant animé par un certain esprit de constitutionnalité », ajoute-t-il.

Échec des « plans du pouvoir »

Le « mouvement populaire a réussi à faire échec à tous les plans du pouvoir pour l'instant  », selon Said Salhi. C'est sans doute grâce à la forte mobilisation aussi que l'élection présidentielle du 4 juillet a été annulée. Quelques jours après la convocation du corps électoral pour la tenue du scrutin, les Algériens scandaient à l'unisson le vendredi : « Makach intikhabat ya issabat (il n'y aura pas d'élections avec les bandes). »

Mais le corps électoral devrait être convoqué une nouvelle fois et le pouvoir refuse pour l'instant l'idée d'une transition. Les appréhensions sont de plus en plus nombreuses, surtout depuis la mise sous mandat de dépôt des manifestants pour « atteinte à l'unité nationale » après leur arrestation en possession de l'emblème amazigh. « Il y a toujours des risques. Mais, à la fin des fins, la mobilisation va avoir gain de cause. On ne peut être que confiant », conclut Mohcine Belabbas.

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